• Bédo ou benzo pas d’âge pour être accro

    Après une heure d’embouteillages matinaux et un bon quart d’heure à me geler le poireau à l’accueil du lycée, personne n’est venu me chercher. L’infirmière, absente, n’avait laissé aucune consigne. J’ai eu comme une envie de repartir, de me téléporter au fond de mon lit. Heureusement, un jeune surveillant s’est sacrifié en délaissant la douce chaleur de la Vie scolaire pour arpenter les couloirs à la recherche d’un groupe d’élèves susceptibles de rentabiliser mon déplacement.
    Ce lycée professionnel des Hauts-de-Seine était d’une tristesse à filer le bourdon aux cafards. Il y avait peu d’élèves dans les murs, et l’établissement devait flirter avec les pires taux de décrochage franciliens. Dans la salle de permanence, un groupe tchatchait fort, assis sur les tables. J’ai eu du mal à distinguer les élèves des surveillants, tant les âges et la nature des vannes étaient proches.
    Les profs passaient devant moi sans s’arrêter. Ça sentait l’envie de fin de journée avant même qu’elle ait commencé. Dès la première classe, j’ai eu un avant-goût de l’ambiance locale. Ils étaient cinq sur vingt-deux à résister à l’envie de buissonner. Je leur ai expliqué les raisons de ma présence et le thème de mon intervention : les conduites addictives. Ils ont soufflé bruyamment, car ils venaient de se cogner les cognes un mois auparavant, qui leur avaient fait la complète-jambon de la répression. Du coup, au lieu de faire de la réduction des risques, j’ai fait de la réduction d’animation, en tenant avec bravoure une heure de soliloque face à des corps en état de mort cérébrale.
    La seconde classe, toujours rabattue par mon fidèle compagnon de la Vie scolaire, est arrivée suivie d’un adulte en blouse blanche volante. Celui-ci frisait la soixantaine et s’est présenté comme prof d’atelier. Il a demandé à rester pour s’informer, et comme les élèves ne semblaient pas gênés par sa présence, j’ai accepté. Nous avons d’abord posé une définition générale des drogues autour de la dépendance et des effets psychoactifs. Puis ils sont partis sur le championnat des stupéfiants, où chaque produit cité donne des points de respect au premier qui l’a hurlé. Du cannabis à la CC (cocaïne), sans oublier la MDMA, en vogue, on a fait le tour du circuit de la récompense à la vitesse d’une « amphèt » dans les artères.
    On a évoqué les drogues légalisées par l’État dealer – alcool et tabac –, puis je les ai questionnés sur celles remboursées par la Sécu. J’ai tout de suite vu que je les avais perdus. Un petit malin s’est enflammé sur le cannabis thérapeutique et la possibilité de se faire de fausses ordonnances pour se défoncer aux frais de Marianne, mais je leur ai signifié que le Sativex, traitement médical à base de cannabis qui vient juste de recevoir son autorisation de mise sur le marché, était peu adapté à l’usage récréatif. De toute façon, il ne fallait pas rêver, les pharmaciens n’allaient pas prescrire un gros cône vingt feuilles de Marley Natural à tous les types qui iraient se plaindre du dos.
    Comme j’insistais pour les faire parler de ces drogues remboursées par la Sécu et dealées par le pharmacien, le prof a alors cherché frénétiquement au fond de sa poche, la bouche un peu tordue, sa blouse virevoltant comme celle de Tournesol attaqué par les boules de cristal, en confessant : « Bon, les gars, on ne va pas passer par quatre chemins. Je vais la jouer cash avec vous. » Et là, aux yeux de tous, il a sorti de sa poche et jeté sur la table un Xanax. « Putain, chouffe, le prof il kiffe l’ecsta ! »
    J’avais oublié de rappeler le grand ­principe de nos animations : on ne parle pas de soi ! « Ça, dit-il en tenant le cacheton entre son pouce et son index tremblotants, je le prends à cause de vous. De temps en temps, un quart ou un demi, suivant votre capacité à me faire suer… Quand je n’en peux plus. Ça me calme. Mais je ne suis pas défoncé, je peux faire cours. Ça me permet simplement de continuer de faire mon métier sans vous taper dessus… »
    Silence. Il fallait que j’enchaîne pour éviter que les élèves se focalisent sur sa problématique ou qu’on bascule sur une thérapie genre les chimistes anonymes.
    Je l’ai remercié pour son témoignage en expliquant qu’avec ce type de cachets, les anxiolytiques, on cherchait à tempérer les angoisses. Je n’allais surtout pas ajouter qu’on le retrouvait aussi dans le cadre de sevrage alcoolique, histoire de ne pas placer le prof dans une situation de suspicion compliquée à gérer par la suite ! Après avoir noyé le poisson avec les somnifères, les antidépresseurs et le reste de la pharmacopée familiale, j’ai demandé si le shit pouvait être une sorte d’antidépresseur pour les jeunes. « Vous voulez dire comme le prof. Quand il nous casse les couilles, on se fume un quart de bédo… »
    C’était la bonne repartie pour embrayer sur l’image des produits et leur réputation en fonction des générations. Les jeunes ont crié à l’injustice sur ces défonces qui sont remboursées alors que d’autres sont prohibées et pénalisées. Le prof a souri. Son coming out médicamenteux semblait l’avoir apaisé.
    Peut-on se relaxer autrement qu’en utilisant des produits psychoactifs ? ai-je gentiment relancé. Le sport, la Play et l’amour sont arrivés en tête. Curieusement, on était plutôt dans les stimulants ! Du coup, on a échangé sur la différence entre effets recherchés et réalité de l’expérience. Et puis un jeune à la barbe finement ­taillée nous a annoncé avoir choisi la spiritualité. Il n’a pas parlé de religion, mais d’« élévation ». Les autres commençant à se moquer de lui, il s’est raconté en faisant preuve d’un calme alpestre. Il ne voyait plus sa mère, partie du domicile familial. Il avait essayé des tas de « produits de merde », mais, aujourd’hui, la prière lui suffisait. C’était son anti-antidépresseur, gratuit et accessible sans avoir à courir après le dealer, ce dernier étant dans son cœur.
    Puisqu’on jactait « béquilles », le prof a lancé qu’il préférait le soutien chimique au spirituel. Et puis, le Xanax, en bon palindrome, ça remet vite à l’endroit les têtes à l’envers. Le jeune s’est offusqué d’une telle comparaison. Pour lui, le prof et ses potes bédaveurs étaient des drogués, point barre. Nous vivions un moment rare, où l’adulte était le consommateur et l’ado, l’accompagnateur. J’ai fait mentalement le lien avec certains CFA où les profs m’envoient parler cannabis avec leurs élèves alors que leur haleine empeste l’alcool. Les adultes aussi ont leur lot de soucis et leurs techniques pour les escamoter. Mais personne ne leur fait de la prévention.
    (kpote@causette.fr et sur Facebook)


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