• Déconstruis avec les stars

    Quand le CSA m’a contacté pour être juré dans l’émission Déconstruis les stéréotypes avec les stars, j’ai cru à un canular téléphonique de Radio Baba. Mais la lecture du pilote m’a confirmé qu’on était bien au CSA et non chez Hanouna. La prod, en s’inspirant d’une ancienne émission de télé-réalité, voulait attribuer à des stars sélectionnées pour leur sexisme avéré un « Cause toujours ! » ou un « La ferme, célébrités ! » qui statuerait de leur avenir à l’antenne. « Avec leurs vannes pourries, ces couillons sont en tête des trending topics sur Twitter. Faut inverser la tendance », m’a lâché le patron du « gendarme de l’audio­visuel », Roch-Olivier Maistre, visiblement sur la sellette.

    Sur le plateau, alors que je me présentais au groupe, un type, lunettes rouges au bout du nez, m’a coupé en éructant : « Mais enfin, M. Kpote, c’est insupportable, votre attitude ! Vous vous présentez à nous alors même qu’on ne vous connaît pas ! » En vérifiant son patronyme sur le script, j’ai répondu : « M. Praud, il va falloir vous débarrasser de cette manie de couper la parole à vos invité·es. Vous faisiez moins le manterrupteur quand vous interviewiez les footballeurs ! »

    Le mot « manterrupteur » à peine prononcé, j’ai eu droit à un shitstorm réac aussi fort que si je m’étais pointé en hijab à l’anniv de Julien Odoul au parc Astérix. Utiliser un anglicisme de féminazie pour diaboliser une attitude somme toute logique a fait hurler un dénommé Naulleau : « En vous écoutant, j’ai une pensée pour Camilla Läckberg, Caroline De Haas, Laélia Véron et autres ayatollettes du féminisme : on ne naît pas pénible, on le devient. » Catégoriser les femmes selon un critère de pénibilité teinté d’une ayatollahphobie genrée était osé. Comme j’évoquai la discrimination intersectionnelle, le mec a traduit « sexe et sectionnel », dénonçant ma loyauté à la censure castratrice. Je l’aurais bien invité à poser ses « couilles sur la table », mais j’ai trop d’estime pour Victoire Tuaillon pour lui faire livrer en Uber Eats des rognons de coq à la sauce miso. Heureusement, dans l’oreillette, on me soufflait que « La ferme, célébrités ! » l’emportait pour virer du plateau ce narvalo de Naulleau.

    Le sexisme bien intégré dont ces mecs faisaient preuve prenait sûrement racine dans une expérience traumatique de l’enfance. Quelle nounou s’était gauchement assise sur leur château Playmobil, quelle affreuse cantinière leur avait servi du céleri rémoulade, quelle mère avait osé les priver de téton pour s’émanciper, pour justifier une telle haine viscérale des femmes ? Je les interrogeais à ce sujet quand un drôle de type avec le même regard exorbité que Gollum a soupiré : « Depuis la série Hélène et les Garçons, l’objectif pédagogique n’est plus “Tu seras un homme mon fils”, mais plutôt “Tu seras une femme mon fils”. » Le petit Zem de CNews faisait un AVC, un accident vasculaire du chibre, avec une forte tuméfaction du canal phallocratique. Je lui ai suggéré de se mettre en « Pose », histoire de travailler son inclusivité, mais il a prétexté que le voguing était un truc « de noirs et de pédés ». Dans l’oreillette, on m’a soufflé : « Qu’il cause toujours, mais à condition de se faire soigner ! » J’ai réclamé un véto pour le faire piquer.

    Après une pause, on est passé au cas 2R, Riolo et Rothen, commentateurs sur RMC Sport et rois de la blague façon gros rouge qui tache. Ils évoquaient la plainte pour viol déposée contre Neymar. « Je m’attendais à ce que ce soit un avion de chasse. C’est de la deuxième division », a dit Riolo au sujet de la plaignante. Rothen a surenchéri : « Il peut avoir tout ce qu’il veut et il a pris une ligue 2. » J’ai demandé au reste du groupe si évoquer le physique d’une victime de viol leur semblait des propos adaptés. Un dénommé Moix a répondu que, qu’on soit en ligue 1, 2 ou du LOL, seules les jeunes gambettes valaient le déplacement : « Je ne vais pas vous mentir. Un corps de femme de 25 ans, c’est extraordinaire. Le corps d’une femme de 50 ans n’est pas extraordinaire du tout. » S’étaient-ils regardés dans la glace, tous ces quinquas dépressifs et présentant tous les signes du syndrome de jeunisme sexuel où le cœur bat au rythme du Viagra ? Un vétéran du petit écran est entré dans le débat : « Dans ma génération, les garçons recherchaient les petites Suédoises qui avaient la réputation d’être moins coincées que les petites Françaises. » Pivot, qui avait passé sa vie le nez dans les roberts, des Suédoises débonnaires aux dictionnaires, avait la nostalgie d’une époque où on n’avait pas à tergiverser pour emballer. J’ai profité de son revival ado pour rappeler au groupe qu’il y avait un âge du consentement entre adultes et mineurs, fixé à 15 ans.

    Un certain Finkie s’est fendu d’un « Je n’aime pas le football féminin. Ce n’est pas comme ça que j’ai envie de voir des femmes. » « La ferme ! » a fulminé Virginie, une des scriptes bien vénère. « Faites chier avec vos déclarations à la Kong ! N’importe quel connard rougi à l’alcool, chauve à gros bide et look pourri peut se permettre des réflexions sur le physique des filles, des réflexions désagréables s’il ne les trouve pas assez pimpantes ou des remarques dégueulasses s’il est mécontent de ne pas pouvoir les sauter. Ce sont les avantages de son sexe. » Il y a eu un silence de plomb, juste troublé par un « Et gnagnagna et gnagnagna » de Finkie en toile de fond. Les mecs étaient sur la pente descendante, la fameuse Despentes.

    Le petit Zem, pour se rassurer, a laissé parler sa « soralité » avec un « le salaud est l’homme préféré des femmes » sans y croire vraiment. Pivot relisait Le Deuxième Sexe en sirotant une Spendrups, sa binouze suédoise préférée. Accusés de promouvoir la culture du viol, Riolo et Rothen ont reçu une mise à pied, un comble pour des footeux. J’ai surpris Finkie en train d’essayer de commander sur Amazon, avec son Nokia à clapet, le bouquin de l’ex-internationale de foot Mélissa Plaza. Après un dernier « La ferme, célébrités ! », j’ai rendu mon tablier. Déconstruire avec ce genre de stars relevait de la télé-virtualité. Ces mecs appartenaient bien au passé.

    Dr Kpote


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  • Plan drogues : de la poudre de perlimpinpin

    Contrairement aux apparences, Macron et Castaner se révèlent être de vrais nostalgiques des seventies ! Pour preuve, ils renforcent la fameuse loi de 1970, celle qui pénalise les usagers de drogues, faisant de notre pays l’un des plus répressifs en Europe depuis près de cinquante ans. Là où, ailleurs, le modèle prohibitionniste semble avoir fait son temps, la France se montre à la traîne, bien ancrée dans ses représentations culturelles, celles d’irréductibles Gaulois qui ripaillent et se torchent au pinard, sans la moindre empathie pour les « teufeurs », supposés drogués notoires et balancés dans la Loire.
    Le 17 septembre, le flic en chef, Castaner, présentait donc à la presse son « plan national de lutte contre les stupéfiants », promettant des actions coordonnées de « l’international à la cage d’escalier ». Pour nous pondre une connerie pareille, les communicants élyséens doivent a minima tourner au gaz hilarant. Le coup de la cage d’escalier, référence à peine voilée à la verticalité de nos quartiers populaires, permet une fois de plus de stigmatiser les jeunes des cités tout en se désintéressant des centres-villes squattés par une jeunesse plus aisée qui s’enivre en toute impunité. Un poids, deux mesures : c’est vieux comme l’histoire de la boulette, plus estimable dans les chaussettes de Vanessa (1) que dans la bouche de Diam’s.
    Dans l’édito du plan miraculeux qui va « sauver nos enfants de la drogue », il est signifié que « chaque grande ville et de plus en plus de petites et moyennes communes abritent au moins un point de vente de stupéfiants notoire, qui gangrène la vie […] d’un quartier ». Curieux par nature, j’ai donc vérifié sur Big Bro Google Map. Dans mon quartier, j’ai effectivement compté dix-sept spots de dealers de bibine dits « cavistes », une dizaine d’épiceries, six grandes surfaces et une vingtaine de bars. Que fait donc la police, qui laisse prospérer impunément ce trafic d’éthanol interdit aux mineur·es (j’entends qu’on se marre dans les lycées), qui tue prématurément 41 000 personnes chaque année (2) ? D’une façon fort civile, le gouvernement parraine les rades des villes, mais aussi les rades des champs, puisque le plan ruralité prévoit d’augmenter le nombre de licences IV dans nos campagnes. Nos responsables politiques doivent se dire qu’une fois tous bourrés, on pourra plus facilement nous enfumer. La répression touche les lieux de fête avec la MDMA en nouveau paria, pendant que dans les ferias on se pochtronne à tout va. Et pourtant, selon l’AP-HP, moins de 5 % des incidents liés à l’ecstasy se déroulent dans des établissements de nuit, l’immense majorité intervenant dans des contextes privés.
    Le gouvernement va moderniser l’ex-Ocrtis (3) en créant un office antistupéfiants, l’Ofast. Cette structure rassemblera des policiers, des gendarmes, des magistrats, des douaniers, des représentants du ministère des Armées, du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères… Rien de bien neuf si ce n’est l’acronyme qui varie. « Déterminés, nous voulons dire un message ferme aux trafiquants : la France ne sera pas leur terrain de jeu. » En lisant cette conclusion aux forts accents gaulliens, on imagine aisément les narcotrafiquants, morts de trouille, prenant d’assaut les Thalys pour filer à Dam. La peur va changer de camp (j’entends qu’on se marre dans les lycées).
    Cerise sur le space cake, le gouvernement invite le citoyen à la délation via la « mise en place d’une plateforme d’appel afin d’éditer une cartographie unifiée et partagée de tous les points de deal ». Effectivement, cette proposition est plus que judicieuse à l’heure où un max de matos circule en Uber ou sur le Web. Castaner a un go-fast de retard.
    Sur le terrain de la prévention, depuis les années 1980, on s’égosille à crier haut et fort qu’UN MONDE SANS DROGUES N’EXISTE PAS ! On n’éradiquera pas un business estimé à 500 milliards de dollars par an en coffrant les petites mains. Narcos, The Wire, Gomorra, Breaking Bad… même Netflix se gave en séries sur le dos des narcos, et la bicrave scénarisée fait fantasmer, dans les collèges et lycées, des tas de gamins bien peignés.
    Alors, on continue d’incarcérer à tout va et à compter nos morts en soirée, ou on s’attelle à une vraie politique de prévention, accompagnée d’une décriminalisation de la conso qui permettra de mieux prendre en charge les usagers ?
    En 2000, le Portugal s’y est attaqué et les résultats sont concluants. En effet, aujourd’hui, le pays compte deux fois moins d’héroïnomanes qu’en 1999. En France, championne d’Europe des fumées clandestines, 29% des ados de 15 ans ont déjà testé le cannabis alors qu’aux Pays-Bas, où il est légalisé, ils ne sont que 18% à l’avoir expérimenté. CQFD.
    Une alerte officielle sur de l’ecsta surdosée en MDMA envoyée massivement sur les réseaux sociaux, doublée d’un stand d’info et de testing sur site, aurait peut-être pu sauver la vie de Louis Chassang, foudroyé le 1er septembre, là où une simple fouille à l’entrée des teufs ou une chasse aux dealers sont comme de la pisse de houblon dans un violon. La réduction des risques a fait ses preuves depuis longtemps : informer sur les effets, alerter sur la toxicité de certains produits, s’interroger sur son rapport à ceux-ci, repérer les moments de consommation adaptés ou pas, tester en petite quantité, résister à la pression du groupe, être bienveillant·es vis-à-vis des autres, ne pas associer certaines molécules… Devenir acteur et actrice de sa conso et non la subir, c’est ce que nous privilégions dans nos séances de prévention, sans jamais banaliser les produits. On devrait multiplier les lieux de prises en charge et d’écoute, mais en politique, de telles décisions, ça fait moins « j’en ai dans le pantalon » que de jouer la carte répression.
    Dr Kpote
     
    kpote@causette.fr et sur Facebook/Twitter
     
    1.En février 1995, Vanessa Paradis a été arrêtée à la douane canadienne en possession de 3 grammes de cannabis. Cet incident lui vaudra une interdiction de séjour de plusieurs mois sur le sol américain. Doc Gynéco y a fait allusion dans une de ses chansons.
    2. Chiffre fourni par la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca).
    3. Office central de répression du trafic illicite de stupéfiants, créé en 1953.

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