• 2030. Lycée Christiane-Taubira dans l’Essonne.
    Devant les grilles, je me laisse scanner l’iris par le RQG2 de reconnaissance biométrique d’astreinte ce matin-là. Comme cela a été préconisé par le Haut-conseil de la surveillance des ados, le robot me livre, grâce au logiciel de synthèse vocale Booba Inc., le bulletin épidémiologique local : « Bonjour, Dr Kpote, l’infirmière vous attend. Nous avons recensé ce mois-ci deux nouveaux cas de VIH, six hépatites E et une dizaine de blennorragies. Une vingtaine de grossesses non prévues sont à déplorer, dont trois sans suivi. Il faut que vous donniez la priorité, dans vos interventions, aux moyens de protection. Veuillez rappeler aux jeunes que la loi sur l’IVG a changé et que, désormais, il faut un tuteur élu pour y accéder. Bonne journée. – Merci de m’apprendre mon métier Mister Robot », lui ai-je répondu. « “À déplorer” ? Voilà qu’ils fabriquent des machines moralisatrices maintenant ! Avec des mocassins à gland et un pull sur les épaules, ce putain d’androïde pourrait nous renvoyer dans les pires années Fillon », ai-je pensé en me gardant bien de l’exprimer pour éviter que la boîte de conserve m’exclue pour « propos inappropriés ».
    En flânant dans les couloirs pour rejoindre la salle qui m’était attribuée, je suis passé devant un vieux labo de SVT. Au milieu des squelettes et des cartes surannés depuis l’acquisition par les bahuts de casques de réalité virtuelle, j’ai aperçu un exemplaire du clitoris en 3D. Une chercheuse, Odile Fillod, l’avait modélisé en 2016 pour que chacun puisse l’imprimer (voir page 18). Le pays entier avait alors découvert la vraie taille de l’organe, dévoilant ses bulbes et racines cachés en pleine crise du burkini. Les médias étaient alors passés du culte au cul en deux coups de cuillère à clito. J’ai ôté la poussière dessus et, machinalement, j’ai suivi ses formes, tout en pensant que les temps avaient bien changé. Peut-être que ce petit objet qui tenait dans une main avait fait plus pour l’égalité que toutes les lois, souvent non appliquées.
    Je me suis rappelé les premières animations où l’objet du plaisir modélisé passait de mains en mains. Les élèves avaient été surpris par la taille du clitoris, les planches anatomiques censurant tout ce qui se trouvait au-delà du gland ! La première fois qu’une fille avait repris la réplique du film Divines, de Houda Benyamina, « Et les mecs, on a du clito! », soulignée par la punchline de l’une de ses camarades « On en a dans la culotte /Finies les bites despotes / C’est le clito qui pilote ! », c’était dans un lycée de Seine-et-Marne. Les mecs avaient compris que même la levrette, ce ne serait plus comme avant et qu’ils risquaient de se retrouver devant. Je n’ai plus le souvenir des premiers spams « Enlarge your clito » sur la Toile et des premières collections de fringues pour rendre celui-ci plus tangible dans les silhouettes féminines. La première Clit Pride avait réuni des millions de manifestantes dans les grandes villes européennes et je me souviens encore de la tête de mon père devant les images de filles à poil sur les chars, exhibant leurs vulves poilues pour revendiquer une émancipation érectile, le clitoris en avant. « Il vous manque les couilles, pauvresses », a-t-il bougonné, lui dont la seule paire de boules efficiente dans sa life lui servait uniquement à titiller du cochonnet.
    Bon, je n’allais pas non plus passer la journée la tête dans le passé, d’autant plus qu’une classe bien agitée m’attendait au bout du couloir. À peine entré, je l’ai tout de suite remarquée au milieu de la pièce, les jambes écartées pour bien montrer son entrejambe, offrir une vue sur sa bosse pubienne, son « trophée Camel » comme ils disaient aux Grosses Têtes.
    « Ah, c’est vous le sexologue ? – Non. Je ne suis pas sexologue mais adologue. Tu n’es pas obligée de nous exhiber ton clitoris de cette manière. Je crois que tes camarades ont compris que tu étais bien pourvue. – Désolé, M’sieur. (Elle rapprocha ses jambes.) – Monsieur, la fille qui frotte son clito sur notre sexe, elle peut nous refiler le sida ou une maladie ? Et si on lui suce le clito sans capote, c’est chaud ?, questionna, d’entrée de jeu, un garçon au premier rang. – Ah, c’est dégueulasse de sucer un clito, reprit la moitié de la classe. – En amour, les gars, ne pratiquez jamais ce que vous ne désirez pas. Ne vous laissez pas influencer par tous ces pornos matriarcaux qui fleurissent sur la Toile et où les mecs se font prendre par des clitos qui ne débandent jamais. – Ah oui, monsieur, l’autre jour, sur PussyXXL, je suis tombé sur un gang bang où des filles frottaient leur gland sur un mec. C’était hyper hard… Elles prennent quoi pour qu’il soit aussi long, leur clitoris ? »
    Je ne leur ai pas dit que les labos qui pratiquaient l’étirement du clitoris s’étaient multipliés depuis quelques années et j’ai insisté sur le fait que l’industrie du porno avait tendance à accentuer les dimensions pour générer du fantasme sous les casques de réalité virtuelle. Un coup d’œil à la salle et j’ai compté une bonne dizaine d’entrejambes bien moulées. Garçons ? Filles ? Vu que ça faisait un bail qu’on était sorti de la binarité homme/femme, je ne me suis pas risqué à identifier le genre de chaque protubérance.
    « Depuis qu’elles s’astiquent leur machin, elles font trop les meufs, lâcha un garçon entre deux soupirs. – Trop les meufs ? Tu veux que je te clitoriffle, mec ? Nos mères se sont battues pour avoir le droit de bander sans qu’on les traite bêtement de trav’ du Bois… Tu crois qu’on va se cacher ? Regarde mon clitolegging, comme il me moule bien. Ça t’excite, hein ? – Tu veux sortir le double-décimètre pour te ridiculiser ? »
    Ils se sont levés comme une seule femme et les deux entrejambes se sont fait face. Mont de Mars contre mont de Vénus. La classe s’est tue, dans l’attente de la baston.
    « Je suis venu parler d’amour, pas de lutte des sexes ! On va débander tous gentiment et je vais essayer de répondre à vos questions sur les contaminations. – Monsieur, tout part en couilles, là. – Pas que, mon ami, pas que… En couilles et en clitoris. Va falloir t’habituer. »
    Cette génération était la première à être née en plein boom du clitoris en 3D. Et malgré quinze années d’informations égalitaires, les tensions restaient vives. Juste retour des choses ou dérive sectaire, certaines filles, fortes de leur nouvel attribut phallique, avaient fini par reproduire le pire du patriarcat plutôt que de proposer un autre modèle de société. Je me suis dit qu’il fallait une célébration nationale du clitoris pour unifier tout ce beau monde, même les plus réticents. Tiens, le clito 3D pourrait faire son entrée au Panthéon. On aurait alors décryogénisé Malraux, qui aurait chevroté : « Entre ici, clito 3D, avec ton terrible cortège de ceux qui, prisonniers de leur résistance siffrédienne, ont refusé de voir ta victoire et sont condamnés à errer en vain dans les limbes du vagin », sous les acclamations d’un public mixte, bandant à l’unisson. On peut toujours rêver, hein ?

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